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  • Cyrano, fine lame libertine

     « Qu’on ne me parle pas de con / J’abhorre cette parole infâme / J’aime bien mieux un beau garçon / Dans mon lit qu’une belle femme / La raison si vous l’ignorez / Foutez en cul vous l’apprendrez. » Savinien Cyrano de Bergerac

    La vie amoureuse de l’authentique Cyrano de Bergerac est bien différente de celle du pittoresque bretteur inventé par Edmond Rostand. Ce n’est pas son grand nez qui le tient éloigné des dames : Cyrano fait partie des libertins qui osent proclamer leur athéisme, mais dissimulent par prudence qu’ils sont également « hérétiques en amour ». Rostand, admirable poète, ne prétend pas être historien. L’image avantageuse qu’il donne de son héros est loin de la vérité.

    Savinien Cyrano n’est pas gascon, il est né en 1619 à Paris dans une famille honorable mais roturière. Il ajoutera plus tard à son nom, celui de Bergerac, une terre ayant appartenu à ses parents, et sera plusieurs fois condamné pour usurpation de noblesse. Le petit garçon a trois ans lorsque son père et sa mère quittent Paris pour s’installer à Mauvières, dans le site enchanteur de la vallée de Chevreuse, et se lient avec la famille Le Bret, dont le fils Henri, né en 1618, devient vite l’ami le plus intime de Savinien, sans qu’il existe aucune liaison sexuelle entre eux. Après avoir appris le latin chez le curé du village, Cyrano est placé par ses parents au collège de Beauvais. Là il tombe sous le charme d’un condisciple, à qui il écrit des lettres enflammées.

    Faisant face à des problèmes d’argent, ses parents vendent la propriété de Mauvières. Cyrano n’a d’autre ressource que de s’engager avec son ami Le Bret, dans les Cadets de Gascogne – la réalité rejoint la fiction de Rostand… Pour un oui ou pour un non, Cyrano se bat en duel. Comme le personnage de Rostand, il participe au siège et à la prise d’Arras en 1640, bataille au cours de laquelle il reçoit un coup d’épée dans la gorge. Cette blessure qui le fait cruellement souffrir l’oblige à abandonner le métier des armes. Il se consacre alors à sa véritable vocation : l’écriture. De retour à Paris, en 1641, il conserve sa réputation d’escrimeur intrépide : la bataille de la porte de Nesle (que l’on retrouve dans la pièce de Rostand), où il se bat seul contre cent pour défendre un ami attaqué, est historique. La transformation de Cyrano en personnage de légende commence de son vivant.

    Le Bret reproche à son ami ses amours masculines. Ne se souciant pas de suivre ses conseils, Cyrano parvient, en 1643, à s’introduire dans le cercle du célèbre philosophe Gassendi, trésorier de France, épicurien, providence des libertins. Là il rencontre Claude Emmanuel – dit Chapelle –, fils bâtard du financier Luillier. C’est le coup de foudre. Séduit par l’extrême beauté, l’intelligence et l’esprit de ce garçon de 17 ans, Cyrano échange avec lui une correspondance amoureuse qui subsiste. Cette même année, Chapelle introduit dans le cercle Jean-Baptiste Poquelin, ravi de fréquenter ces poètes et écrivains libertins qui haïssent comme lui l’hypocrisie. Avant de partir écumer les provinces avec sa troupe de L’Illustre Théâtre, Molière a très probablement rencontré Cyrano. Une chose est certaine : il puisera abondamment dans les pièces de Cyrano, entre autres la scène « Qu’allait-il faire dans cette galère ? ».

    En 1648, Cyrano se lie avec Coypeau d’Assoucy, de quinze ans son aîné. Ce poète burlesque voyage toujours en compagnie de deux pages musiciens qui sont ses amants. (Rostand fait apparaître les deux pages à la scène 6 de l’acte 3 de son Cyrano, en occultant, bien sûr, l’homosexualité.) Pour avoir trop aimé, non seulement tourner les pages de musique, mais aussi « retourner les pages », d’Assoucy finira ses jours dans les prisons du Châtelet et de la Bastille. L’harmonie ne règne pas toujours entre les libertins, qui s’entredéchirent volontiers. Chapelle quitte ainsi Cyrano pour d’Assoucy… Scarron, le premier mari de la future madame de Maintenon, écrira :

    « Cyrano et Chapelle, il ne m’importe guère / Lequel est par devant, lequel va derrière."

    Après la mort de son père, en 1648, Cyrano commence à travailler à son oeuvre capitale, L’Autre monde, extraordinaire ouvrage d’anticipation qui prévoit les inventions du 20e siècle, comme le magnétophone, l’ordinateur et le livre numérique :

    « Un jour, il existera un livre miraculeux qui n’aura ni feuillet ni caractère, un livre où les yeux seront inutiles… »

     L’action se situe dans un pays imaginaire, et cela permet à Cyrano de donner libre cours à ses sentiments de libre penseur. Il fait la satire de l’Église, particulièrement des jésuites qui poursuivent alors l’Inquisition. Peu de temps avant sa mort, Cyrano confiera le manuscrit à son fidèle ami Le Bret, en le chargeant de le faire publier. Du vivant de l’auteur cette oeuvre subversive, antireligieuse n’aura jamais obtenu le « privilège » de l’impression.

    Deux ans après la mort de Cyrano, Henri Le Bret publie Histoire comique contenant Les États et Empires du soleil et de la lune,après avoir expurgé les passages qui, dans cette utopie, concernent l’homosexualité. En effet, Cyrano décrit des moeurs hétérodoxes, il prête aux habitants de la Lune des comportements homosexuels et, parfois même, sadomasochistes. Dans un passage censuré par Le Bret dans la première édition et qui a été découvert au 20e siècle, les « Luniens » portent en évidence à la ceinture… leurs organes masculins, à la place où les aristocrates portent l’épée. Cyrano, sans pudeur ni retenue – tout est permis, puisque nous sommes sur la Lune ! – décrit des scènes érotiques d’une hardiesse inconnue dans la littérature du 17e siècle :

    « Chacun vole aux embrassements et quand ce vient à celui qui aime le mieux, après l’avoir baisé tendrement, il l’appuie sur son estomac et joignant sa bouche à sa bouche, de la main droite qu’il a libre, il lui plonge un poignard dans le coeur. L'amant ne détache point ses lèvres de celles de son amant qu’il ne le sente expirer, alors il retire le fer de son sein et fermant de sa bouche la plaie, il avale son sang et suce toujours jusqu’à ce qu’il n’en puisse boire davantage… » Si ces lignes avaient été publiées de son vivant, Cyrano aurait certainement été condamné au bûcher…

    Mais s’il échappe à la peine capitale, sa vie sera brève. En 1654, alors qu’il passe dans une rue, une poutre lui tombe sur la tête. Était-ce la vengeance de ses ennemis, comme le raconte Rostand, ou un banal accident ? Le mystère demeure. Bergerac meurt un an plus tard, en 1655, à l’âge de 35 ans, des séquelles de cette blessure et de la syphilis, qu’il avait contractée en 1645. Cyrano laisse le premier roman de science-fiction, quelques comédies qui annoncent Molière, et une tragédie, La Mort d’Agrippine, dont certains vers sont dignes de Racine.

    Michel LARIVIERE, Historien. On vous l'a caché à l'école extrait de Têtu