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Clergé

  • Érasme, prof de l’être

    Le maître à penser de la Renaissance tombe amoureux d’un de ses élèves, Thomas Grey, grand et bel Écossais de 21 ans. Puis, sans avoir connu de femme, il écrit un… Traité du mariage.

    Fils bâtard de Herasmus Gerardus, prêtre cultivé, et de sa concubine, l’enfant né à Rotterdam en 1466 est élevé par sa grand-mère maternelle. Adolescent, il prend le prénom de son père comme nom de famille.

    À Gouda, dans sa première école, il se lie avec William Herman qui demeure son ami intime jusqu’en juin 1484. Les deux garçons se retrouvent au collège de Deventer, un des premiers à enseigner les acquis de la Renaissance. Le maître Alexander Hegins von Heek va donner au jeune Érasme la passion des lettres.

    À la mort de son père et de sa mère, l’orphelin souhaite entrer à l’Université, mais n’en possède pas les moyens. Très bon latiniste et helleniste, le statut de moine est pour lui l’unique possibilité de promotion sociale. Il entre au monastère de Steyn, où il noue des amitiés particulières, dévoilées par sa correspondance.


    Il ouvre son âme à Roger Servatius :

    « Mon esprit est fait de telle sorte que rien ne peut tant le combler dans la vie que ton amitié. Je ne peux chérir plus jalousement aucun trésor. »

    Mais Roger ne répond pas à ses avances. Érasme insiste :

    « Ne sois donc pas si réservé, je suis devenu si complètement tien, qu’il ne me reste rien de moi-même. Tu connais ma faiblesse. Si je n’ai personne sur qui m’appuyer, je désespère de tout. »

    Roger répond froidement :

    « Qu’est-ce qui ne va pas ? »

    Alors, Érasme devient plus précis, cite les exemples des couples célèbres de la mythologie, comme Oreste et Pylade. Roger lui conseille de modérer l’expression de son attachement. Érasme va alors nouer d’autres amitiés ardentes avec ses condisciples. Dans une lettre à Gérard Corneille, il prend modèle dans la Bible en évoquant la passion de David pour Jonathan, avant d’appeler clairement les choses par leur nom :

    « J’espère pouvoir m’entretenir avec toi de vive voix, pour jouir plus étroitement de ton intimité par des embrassements et des baisers. »

    Aucun jeune homme ne peut passer à sa portée sans qu’il lui déclare sa flamme !

    Ordonné prêtre en 1492, Érasme obtient en 1495 la permission de se rendre à Paris poursuivre ses études. Il est obligé, pour vivre, de donner des leçons. Il écrit, dans ses Conseils pour l’éducation, cette recommandation ambiguë qui ressemble étrangement à l’amour grec de l’éraste pour l’éromène :

    « Le premier degré du savoir est l’amour de son précepteur. Avec le temps, l’enfant qui a d’abord commencé à aimer ses études pour l’amour de son maître, aimera son maître pour l’amour des études. »

    Il tombe amoureux d’un de ses élèves, Thomas Grey, grand et bel Écossais de 21 ans. Mais le tuteur de Thomas, soupçonnant un attachement tabou, s’oppose avec violence à la poursuite de cet enseignement, et lui interdit d’approcher l’objet de son amour. Érasme est bouleversé d’être obligé d’abandonner son élève. On ne sait si Thomas a répondu aux avances de son précepteur, il était hétérosexuel, se maria et eût de nombreux enfants.

    L’amour d’Érasme pour son second élève, William Blunt, quatrième lord Montjoy, dure lui plusieurs années mais semble platonique :

    « Comment ne pas s’attacher à un jeune homme aussi humain, si doux, si aimable… »

    Durant cette période, les écrits de l’humaniste respirent la joie de vivre. C’est Montjoy qui organise en 1499 le premier voyage d’Érasme en Angleterre. Il l’accueille dans sa maison de Greenwich, puis l’accompagne à Oxford où Érasme se fait de nombreux amis.

    En 1506, l’érudit voyage en Italie, précepteur des fils de Boerio, médecin du roi d’Angleterre Henry VII. Choqué de voir le pape Jules II faisant son entrée en chef de guerre dans la ville de Bologne conquise par ses troupes, il écrit un pamphlet – qu’il ne signera pas, par prudence – où saint Pierre refuse l’entrée du paradis à Jules II. Érasme devient docteur en théologie à la faculté de Bologne.

    En 1508, il rend les enfants Boerio à leur père, car il a dorénavant un nouvel élève prestigieux : le fils naturel du roi d’Écosse Jacques 1er, Alexandre Stuart.

    Lors d’un nouveau voyage en Angleterre, il séjourne chez Thomas Moore, alors conseiller privé du roi. L’amitié et la complicité d’Érasme avec Moore ne se démentira jamais, même lorsque Moore sera, sur ordre de Henry VIII, jugé puis décapité pour s’être opposé au schisme de l’Église anglicane. Durant son séjour chez Moore entre 1503 et 1514, Érasme écrit son Éloge de la Folie. Alibi génial : ce n’est pas l’auteur qui parle, c’est Dame Stultia. Ainsi, Érasme peut tout dire – « Ce n’est pas moi qui parle, c’est la folle ! » –, se permet toutes les audaces : satire des superstitions et de quelques pratiques de l’Église catholique, pour finir sur ce que serait l’idéal des vertus chrétiennes. L’oeuvre sera déterminante pour l’évolution de la pensée religieuse occidentale et préparera la réforme de Luther.

    En 1519, Martin Luther sollicite Érasme, qui refuse une rencontre et l’évitera toute sa vie. En 1521, l’humaniste se fixe à Bâle pour surveiller l’impression de ses ouvrages. Henry VIII fait pression sur Érasme pour qu’il écrive contre Luther. Difficile pour Érasme de refuser, même s’il partage les critiques de Luther contre les moines, les pèlerinages, les indulgences et les reliques. Il résistera cependant jusqu’en 1535, où, dans son Essai sur le libre arbitre, il attaquera Luther qui nie précisément cette faculté.

    En 1529, Érasme quitte Bâle où les luthériens sont trop nombreux à son goût, et s’installe à Fribourg. En 1535, après son retour à Bâle, le pape Paul III lui offre d’être cardinal. Peu ambitieux, il refuse et meurt l’année suivante.

    Avec sa Réforme, qui fait du protestantisme le rival de l’Église catholique, Luther récoltera ce qu’Érasme a semé. Aucun humaniste n’a connu une réputation comparable à celle d’Érasme. Nul écrivain n’a vu son oeuvre tirée à un si grand nombre d’éditions. Henry VIII, Charles Quint, François Ier… tous les souverains d’Europe offriront à Érasme une charge de conseiller. Le théologien acceptera leurs cadeaux mais ne se vendra à aucun.

    Bien qu’il n’ait jamais eu de rapports avec une femme, Érasme écrit un Traité du mariage. Il dit que la vie du couple est impossible sans concessions réciproques : « La femme ne supporterait pas longtemps son mari, s’il n’y avaient entre eux tromperie réciproque et flatterie. » Et il ajoute ce conseil bizarre : « Celui qui connaît l’art de vivre avec soi-même ignore l’ennui. » Serait-ce un encouragement à la masturbation ? Ses amours masculines n’auraient-elles jamais été payées de retour ?

    Son portrait le plus fidèle est celui réalisé par Hans Holbein qui l’a représenté six fois aux différents âges de sa vie. Chaque fois, le peintre nous montre l’arme nouvelle du guerrier de la pensée : le livre. Cet homme remarquablement intelligent a le corps fluet, mais c’est une forte pensée que sa main efféminée traduit sur le papier. Ce génie des lettres qui a passé toute sa vie à réfléchir sur dieu, la religion, la vie éternelle, meurt sans demander l’assistance d’aucun prêtre et refuse tout sacrement. Il dit simplement dans la langue hollandaise de son enfance : « J’aime dieu. »

    Ce maître à penser du 16e siècle est devenu au 21e le symbole de l’Europe étudiante, avec Erasmus, le Centre européen d’échanges universitaires…