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Politique - Page 3

  • Lyautey sous l’empire du mâle

    « C’est un réchauffant garçon plein de sève. Je ne travaille bien qu’avec les gens avec lesquels je couche. » Le maréchal Lyautey.

    Hubert Lyautey naît à Nancy, le 17 novembre 1854, dans une famille d’officiers aisés, très conservateurs. Brillant élève, tradition familiale oblige, il choisit la carrière militaire et réussit à un bon rang le concours d’entrée à Saint-Cyr. Là, il commence à noter dans son journal ses premières amours masculines : « Froideur avec K. puis expansion… Aigreur avec M. puis tendresses… Brouille avec R. puis réconciliation… Oh ! Que je souffre ! Pourquoi ? »

    C’est un beau, racé et cultivé sous-lieutenant qui en sort à l’âge de 22 ans. Début 1878, Lyautey part pour l’Algérie. À Constantine, il découvre les plaisirs du hammam : « Ces beaux gaillards nus qui vous déshabillent, c’est l’extase ! » Mais il doit faire des efforts pour se persuader que ses penchants sont compatibles avec sa foi chrétienne : « Cet amour, c’est un élan chrétien, une grâce surnaturelle ! » Son journal de 1886 rapporte encore des attirances homosexuelles : « Un jeune sous-lieutenant qui me plaît si fort est venu de dix heures à deux heures du matin me réchauffer de sa sève chaude et riche ! »

    D’emblée l’Algérie le séduit : le soleil, la lumière, le grouillement humain, les habitations, il est conquis. Il s’habille en arabe, apprend la langue. Dans ses premières lettres à son père, s’il prône la colonisation, il réprouve le colonialisme : « On promet aux indigènes l’extermination et la servitude au lieu de leur offrir la participation à notre prospérité. »

    Promu capitaine de cavalerie, il a 32 ans lorsque sa famille commence à s’inquiéter de voir en Hubert un célibataire endurci. Son père lui propose un mariage arrangé. Il refuse et culpabilise : « Je navre ma famille en n’assurant pas la transmission ! » Un garçon va le tirer de sa mélancolie, le sous-lieutenant Blacque-Belair. « Un admirable modèle d’homme, un physique que je compte travailler… C’est un réchauffant garçon plein de sève. (…) J’ai toujours aimé les plus jeunes, quand ils sont aptes. Des compagnons dont on garde la suprême jouissance de la direction. Je ne travaille bien qu’avec les gens avec lesquels je couche. »

    À Noël 1887, affecté à Saint-Germain-en-Laye, Hubert peut renouer avec la vie mondaine. Il se lie avec des écrivains et des artistes en vogue. Dans le salon de Mme Baignères, Lyautey rencontre Louise qui lui déclare sa flamme. Hubert répond négativement et, dans une lettre de 1897, il revient sur ce sujet : « Je ferais un mauvais mari, je vous aurais préparé d’amers regrets et de cruelles déceptions. » La rupture est consommée par son affectation au Tonkin comme officier d’état-major du général Gallieni, qu’il rejoint ensuite à Madagascar.

    Lyautey obtient la « pacification » de l’île au prix d’une terrible répression. Il y affirme sa doctrine, qu’il développera au Maroc : une fois le pays « pacifié », le soldat doit devenir administrateur, constructeur d’écoles, agriculteur. L’action militaire doit être suivie d’une entreprise fondatrice. L’ancien officier royaliste se plaît dans ce rôle de vice-roi d’un régime républicain. Une crise entre les puissances coloniales européennes en Afrique du Nord va amener Lyautey, promu général en 1906, à de nouvelles responsabilités. Après avoir signé un accord avec l’Allemagne, la France a désormais les mains libres au Maroc, où Lyautey est nommé hautcommissaire en mai 1908.

    Pourtant, le 17 mars 1909, il rédige une lettre d’adieu où il annonce son suicide. On ignore s’il a tenté de mettre fin à ses jours. Cette crise psychologique ne peut avoir pour seule cause les tergiversations du gouvernement qui l’empêchent de mener à bien sa politique de colonisation. Serait-ce plutôt la culpabilité qu’il ressent de ne pouvoir concilier religion et amours masculines ? Pour se « normaliser » à ses yeux et donner un gage à l’opinion, en octobre 1909, il épouse Inès-Marie de Bourgoing, 47 ans et veuve d’un capitaine. Il n’aura aucune relation sexuelle avec son épouse, femme de caractère, maîtresse de maison veillant sur les relations mondaines de son époux, qui entre à l’Académie française en 1912.

    La même année, les bataillons de tabors se soulèvent, massacrent leurs officiers et prennent le contrôle de Fez. Le Maroc glisse vers l’insurrection. Lyautey est nommé résidentgénéral et parvient à rendre au sultan son autorité politique et religieuse sur les grands caïds. Bien sûr, le protectorat est une fiction. Le vrai souverain est Lyautey. En quelques années, il établit une administration française efficace.

    Aussi habile diplomate qu’officier, respectant les religions et les cultures vernaculaires, il est reconnu par les Marocains eux-mêmes comme l’architecte du Maroc moderne. A près deux années de guerre mondiale, en décembre 1916, il est nommé ministre de la Guerre. Mais son goût de l’autorité est incompatible avec les habitudes parlementaires. Il démissionne en avril 1917, après que les députés de gauche lui eurent asséné : « Nous ne sommes pas sous le régime du sabre ! » Sa réorganisation de l’armée et son unification du commandement militaire ont néanmoins préparé la voie au gouvernement Clemenceau qui obtiendra la victoire. Il ne se fait pas prier pour réintégrer ses fonctions de résident-général au Maroc, reprenant son oeuvre là où il l’avait laissée. Promu maréchal de France en 1921, il consacre ses dernières années de service à la conquête des montagnes de l’Atlas, où il réussit à vaincre la rébellion en 1925.

    Lorsque les premières revendications d’autonomie apparaissent en 1934, Lyautey se montre néanmoins visionnaire : « Il est à prévoir, je le crois comme une vérité historique, que l’Afrique du Nord, devenue civilisée, se détachera de la métropole. » Ce n’est pas un aveu d’échec, c’est une préparation sage et méthodique de l’avenir. En 1926, il se retire en Lorraine. Ses opposants politiques ne manquaient pas de faire allusion à la féminité du maréchal, et tout le monde savait son homosexualité.

    Lyautey avait même un tic de « folle » : il mettait au féminin le nom des personnes qui lui déplaisaient. Ainsi, pour lui, Pétain était « la Vilaine ». Cocteau raconte que Lyautey lui avait demandé son Livre blanc, recueil de nouvelles érotiques. Après l’avoir lu, le maréchal reçoit l’auteur dans son appartement parisien pour le féliciter et lui dit : « Je vous laisse avec ce jeune lieutenant, vous lui expliquerez tout cela et lui direz qu’il ne doit pas se buter. »

    Le maréchal finit ses jours dans son manoir de Thorey. Sa dernière activité sociale est la présidence des Scouts de France. Son goût pour les garçons jeunes n’est pas étranger au fait qu’il accepte de les faire camper dans son parc… Il meurt le 27 juillet 1934. Le président de la République ordonne de grandioses funérailles nationales. Lyautey est inhumé à Rabat, au Maroc, comme l’exigeait son testament. Son corps sera transféré aux Invalides en mai 1961, sur l’ordre du Général De Gaulle.